Quand personne ne traduit ce que tu ressens,
J’ai grandi dans une maison où « l’on » ne savait pas.
Pas par méchanceté. Pas par rejet.
Juste… « on » ne savait pas.
Pas comment nommer les émotions.
Pas comment reconnaître les états d’âme.
Pas comment répondre à un enfant qui pleure sans raison visible.
Alors j’ai appris à ne rien montrer.
À ajuster mes gestes.
À réguler ce qui débordait.
À me contenir quand tout en moi vibrait trop fort.
J’étais une enfant « sage », paraît-il.
Mais à l’intérieur, c’était un orchestre.
Un tumulte de sensations, d’images, d’angoisses que je ne comprenais pas.
Une pluie invisible qui me tombait dessus,
et que personne ne voyait.
On me disait : « arrête de te faire des idées »,
ou « tu es trop sensible », pour quoi te poses tu autant de question ? !
et c’était sans malice, je le crois.
Mais dans mon corps d’enfant,
ces phrases faisaient naître autre chose : une confusion,
un doute sur ma façon d’être vivante.
Alors j’ai lu.
Des kilomètres de livres,
des pages entières pour respirer ailleurs,
des mots pour me fabriquer un monde où ma sensibilité n’était plus une erreur,
mais une clé.
Une passerelle vers l’invisible, vers la poésie, vers le vivant subtil.
Je crois que c’est là que tout a commencé à se transmuter.
Plus tard, j’ai compris ceci :
La douleur est parfois causée par un événement extérieur,
mais la souffrance, elle, vient de l’attachement à cette douleur,
de l’incompréhension, de l’impuissance,
de ce vide où personne ne t’explique qu’il est naturel de ressentir, que la multitude est précieuse, que ces états parlent de Soi, de sa vérité intime, de ce qui appelle l’attention, la tendresse, la présence.
Et ça, ce n’est la faute de personne.
Ce n’est pas un blâme.
C’est une prise de conscience.
Quand j’ai commencé à accueillir ma sensibilité comme un langage,
et non comme une anomalie, j’ai cessé de me battre contre moi-même. De me mésestimer, me maltraiter à coup de « fais un effort ! »
Aujourd’hui, j’honore cette enfant qui ressentait tout,
et qui n’avait pas encore les mots.
Je l’écoute.
Et je lui tends la main, chaque jour.
Et toi, y a-t-il une partie de toi que tu as appris à cacher très tôt…
et que tu redécouvres aujourd’hui comme une force mal connue ?
« Ce que tu ressens n’a jamais été une erreur. C’était une langue que personne autour de toi ne savait traduire. »





